Pour une bonne vengeance on commence par creuser deux tombes: mais l’une d’elles est la vôtre !

Comme tout le monde, j’ai croisé sur ma route des êtres qui blessent, qui trahissent, qui usent l’âme à force de petites violences ou de coups plus profonds. Alors oui, il m’est arrivé de comprendre Sartre dans ma chair : “l’enfer, c’est les autres”, non comme une formule brillante, mais comme l’expérience suffocante de devoir partager mon quotidien avec ceux que je ne supportais plus, tel qu’un co-détenus enfermé dans une promiscuité morale sans échappatoire.
La vengeance, parfois, m’a frôlé l’esprit. Mais je savais trop bien qu’y céder, c’était leur abandonner davantage : ma paix, ma mesure, mon jugement. Alors j’ai choisi une autre discipline : pardonner sans absoudre, ne jamais oublier et sanctionner sans haine, refuser qu’une vieille rancœur empoisonne durablement mon humeur. Je n’allais pas offrir à ceux qui m’avaient blessé le luxe de coloniser aussi mon monde intérieur.
Table Of Content
- Ne jamais oublier, ne jamais pardonner… Et après ?
- Derrière la vengeance, la colère tient toujours le couteau !
- Ce que Sun Tzu aurait immédiatement compris.
- Confucius : répondre par la droiture et la patience, non par la revanche
- Lao Tseu : la vengeance nourrit ce qu’elle prétend combattre
- Pour les stoïciens de l’antiquité : se venger, c’est perdre sa souveraineté
- Ce que la vengeance est et surtout: ce qu’elle n’est pas
- Le coût invisible mais si lourd de la vengeance
- L’alternative : l’ataraxie, la puissance de ne plus être gouverné.
- Pardonner : une décision stratégique, pas une naïveté morale.
- La vraie victoire
Ne jamais oublier, ne jamais pardonner… Et après ?

La vengeance fascine parce qu’elle promet une chose que la douleur réclame avec violence : la restauration immédiate d’un équilibre perdu.
Quelqu’un nous a blessés.
Quelqu’un nous a humiliés.
Quelqu’un a trahi une confiance, brisé une loyauté, détruit une part de notre paix intérieure. Alors surgit cette idée ancienne, instinctive, presque animale :
Il faut rendre.
Il faut faire payer.
Il faut rétablir la balance.
Oeil pour oeil, dent pour dent... Mais c’est oublier la suite de cette citation. “… chacun à droit à sa revanche à dit le seigneur mais c’est moi qui décide en dernier“. Nous ne sommes pas seuls au monde. Saurons-nous limiter l’impact sur des proches d’une décision dictée par l’émotion ?
C’est à cet instant précis que naît le plus grand piège psychologique de la condition humaine : croire que faire souffrir l’autre apaisera réellement la souffrance en soi. La célèbre maxime attribuée (à tort ) à Confucius l’exprime avec une force remarquable :
Avant d’entreprendre un chemin de vengeance, creuse deux tombes.
Peu importe que Confucius ne l’ait probablement jamais prononcée.
La phrase survit parce qu’elle touche une vérité intemporelle : la vengeance ne frappe jamais une seule cible. Elle consume aussi celui qui la porte.
Notons au passage un point essentiel : cette phrase n’apparaît pas dans les textes classiques authentifiés de Confucius, notamment les Entretiens (Analectes), qui constituent la source principale de sa pensée. La formule semble provenir d’un proverbe d’Asie orientale ancien, souvent rapproché d’un proverbe japonais :
人を呪わば穴二つ
(« Si tu maudis quelqu’un, prépare deux tombes. »)
Derrière la vengeance, la colère tient toujours le couteau !
La vengeance n’est pas absurde au premier regard. Elle suit même une logique émotionnelle cohérente :
- une blessure appelle compensation ;
- une injustice appelle retour ;
- une humiliation appelle riposte.
Sur le plan instinctif, cela semble juste. Mais ce qui paraît juste à la colère devient souvent catastrophique dès qu’on en examine les conséquences. Car la vengeance ne répare pas : elle prolonge. Elle ne cicatrise pas la blessure : elle la réactive. Elle ne libère pas : elle enchaîne.

L’esprit qui veut se venger reste psychiquement lié à l’offenseur. Il revient sans cesse à la scène initiale. “Il broge” comme diraient les Stéphanois. Il entretient le souvenir pour maintenir vivant le feu intérieur.
En apparence, il prépare une riposte mais en réalité, il offre encore à son adversaire une place centrale dans son esprit. C’est là tout son paradoxe : se venger, c’est continuer à obéir à celui qu’on prétend combattre en maintenant un lien toxique.
Du point de vue psychologique, la vengeance agit comme un mécanisme de fixation mentale. Lorsqu’un individu rumine une blessure :
- Il revit sans cesse l’offense ;
- Il entretient colère, ressentiment, haine ;
- Il reste psychiquement lié à son agresseur.
Le paradoxe est fondamental : Alors que l’on veut punir l’autre, on lui laisse encore du pouvoir sur soi. La vengeance concrétise la domination du passé sur le présent.
Le psychologue dirait :
- La haine chronique épuise l’énergie mentale ;
- Elle rigidifie la personnalité ;
- Elle empêche le deuil émotionnel.
Ainsi, la seconde tombe est aussi : la mort progressive de la paix intérieure qui consumera une bonne partie de votre personnalité à terme.
Ce que Sun Tzu aurait immédiatement compris.

Sun Tzu n’aborde pas la vengeance comme un moraliste.
Il la considère implicitement comme un défaut stratégique.
Dans L’Art de la guerre, la colère est une faiblesse exploitable. Un chef qui agit sous l’emprise d’une blessure narcissique devient prévisible parce que l’émotion réduit la vision.
Celui qui veut se venger :
- Surestime l’urgence ;
- Sous-estime le coût ;
- Confond satisfaction personnelle et victoire réelle.
La vengeance donne l’illusion d’une reprise de contrôle,
mais elle livre souvent le commandement de notre conduite à notre adversaire.
Dans une logique sunzienne, la vraie question n’est jamais :
“Comment faire payer ?”
La vraie question est :
“Quel objectif sert réellement mon action ?”
Et la réponse est brutale : Dans la majorité des cas, la vengeance ne sert aucun objectif durable. Elle gaspille :
- énergie,
- temps,
- clarté mentale,
- ressources émotionnelles.
Elle est un investissement massif dans un retour presque toujours stérile. Contrairement à certains récits épiques où la guerre est motivée par l’honneur blessé ou la revanche, Sun Tzu adopte une logique radicalement différente : Pour lui, la guerre n’est pas morale, sentimentale ou passionnelle ; elle est rationnelle, calculée, utilitaire.
Son objectif central est :
vaincre efficacement, au moindre coût.
La vengeance appartient au registre de l’émotion. Or Sun Tzu combat précisément tout ce qui obscurcit le jugement.
Confucius : répondre par la droiture et la patience, non par la revanche

La pensée confucéenne n’enseigne pas du tout la passivité. Elle enseigne la rectitude. Confucius ne dit pas : “Accepte tout.” Loin de là !
Il dit en substance : le mal ne doit pas être répondu par le mal, mais par ce qui est juste. Cette nuance est capitale.
La vengeance cherche à faire souffrir. La droiture cherche à répondre correctement.
L’un agit depuis la blessure. L’autre agit depuis le principe.
La différence peut sembler mince vue de l’extérieur. Elle est immense intérieurement. Celui qui agit par vengeance cherche à rétablir son ego. Celui qui agit par droiture cherche à préserver l’ordre moral.
Et préserver l’ordre moral exige parfois :
- de sanctionner,
- de couper un lien,
- d’exclure,
- de protéger.
Mais jamais pour nourrir la jouissance de faire mal.
Lao Tseu : la vengeance nourrit ce qu’elle prétend combattre
Lao Tseu aurait vu dans la vengeance une forme d’illusion de maîtrise. Dans la pensée taoïste, répondre frontalement à la violence par une violence symétrique renforce le cycle de déséquilibre. Chaque riposte alimente le mécanisme qu’elle prétend arrêter.

La vengeance fonctionne comme un incendie : elle consume l’objet visé mais exige pour cela de brûler aussi son propre combustible intérieur. Le Tao enseigne autre chose :
Ne pas renforcer le désordre car refuser la vengeance ne signifie pas céder. Cela signifie ne pas offrir son esprit au chaos et ses conséquences.
La maîtrise suprême n’est pas d’écraser l’adversaire. C’est de refuser qu’il puisse dicter notre état intérieur.
Pour les stoïciens de l’antiquité : se venger, c’est perdre sa souveraineté
Pour Sénèque, Épictète et Marc Aurèle, la vengeance est un aveu de dépendance. Pourquoi ? Parce qu’elle signifie que notre paix intérieure dépend encore de l’autre.
Si je ne peux retrouver mon équilibre qu’en voyant souffrir celui qui m’a blessé, alors je ne suis pas libre. Je suis encore son captif.
Épictète l’aurait formulé ainsi : ce qui me trouble n’est pas seulement l’offense, mais le jugement que j’en fais.
Marc Aurèle ajoute une dimension décisive : celui qui agit mal agit souvent dans l’ignorance. Cela ne l’excuse absolument pas. Mais cela déplace la perspective.
L’objectif cesse d’être : “Comment lui faire payer ?”. L’objectif devient : “Comment ne pas devenir semblable à lui ?”. Voilà la vraie victoire stoïcienne : sortir de la blessure sans devenir son reflet.

Ce que la vengeance est et surtout: ce qu’elle n’est pas
Il faut ici lever une confusion essentielle. La vengeance n’est pas :
- la justice ;
- la légitime défense ;
- la protection ;
- la sanction proportionnée.
La justice vise l’équilibre par la proportionnalité de la réponse là où la vengeance vise la douleur. “Je veux qu’il souffre ce que j’ai souffert”. Mais la justice ne peut pas punir avec la haine comme c’est le cas de la vengeance qui cherche la souffrance comme fin.
Cette distinction change tout. Refuser la vengeance ne signifie pas :
- renoncer à agir ;
- abandonner ses droits ;
- laisser impuni.
Au contraire. On peut :
- porter plainte,
- rompre une relation,
- demander réparation,
- établir une limite ferme,
Sans être dans la vengeance. La différence tient dans l’intention.
Le coût invisible mais si lourd de la vengeance

La plupart des gens imaginent le prix de la vengeance en termes extérieurs. Ils pensent :
temps, argent, conflit, réputation. Mais le coût principal est intérieur. La vengeance dégrade ou détruit :
- La qualité du jugement ;
- La capacité d’attention ;
- La paix psychique ;
- La stabilité émotionnelle.
Elle installe une économie mentale toxique : rumination, anticipation hostile, dialogues imaginaires, scénarios obsessionnels. Le vengeur croit préparer un acte. En réalité, il construit une prison cognitive. La seconde tombe est là. Elle est mentale avant d’être symbolique. ET c’est la pire des prisons.
L’alternative : l’ataraxie, la puissance de ne plus être gouverné.

Le contraire de la vengeance n’est pas la faiblesse. Le contraire de la vengeance, c’est l’ataraxie.
L’ataraxie est cet état dans lequel : la blessure n’a plus le pouvoir de dicter nos actes. Ce n’est pas l’oubli. Ce n’est pas l’indifférence. Ce n’est pas l’effacement du mal. C’est la récupération complète de sa souveraineté intérieure.
Être dans l’ataraxie signifie :
- voir clairement le tort subi ;
- reconnaître la douleur ;
- agir si nécessaire ;
- sans être possédé par le besoin de faire souffrir.
C’est une force redoutable, car elle retire à l’offenseur son dernier pouvoir : celui de continuer à vivre dans notre esprit.
Pardonner : une décision stratégique, pas une naïveté morale.

Le pardon est souvent mal compris. Pardonner ne signifie pas :
- excuser ;
- oublier ;
- minimiser ;
- réconcilier.
Pardonner signifie refuser de continuer à transporter la charge toxique. C’est rompre le lien empoisonné avec l’offenseur. Dans une lecture pragmatique,le pardon est une décision stratégique d’économie intérieure.
Pourquoi continuer à porter un poids qui ne sert plus aucun objectif ? Le pardon ne lave pas la faute. Il libère celui qui la portait encore. On peut pardonner et maintenir une distance définitive. On peut même sanctionner avec proportion.
On peut pardonner et ne jamais restaurer la relation. On peut pardonner tout en exigeant justice.
Autre point essentiel : Pardonner n’est pas renoncer à la responsabilité. On peut pardonner intérieurement et :
- maintenir une distance ;
- demander justice ;
- protéger les victimes ;
- sanctionner un acte ;
- rompre une relation ;
- refuser la réconciliation.
Le pardon relève du rapport intérieur au mal subi. L’impunité relève de l’ordre moral, social ou juridique. Ce sont deux plans différents.
La vraie victoire
La vengeance promet une victoire visible : voir l’autre tomber. Mais cette victoire est souvent pauvre, courte, amère. La vraie victoire est plus exigeante. Elle consiste à :
- rester lucide ;
- agir juste ;
- protéger ce qui doit l’être ;
- ne pas devenir l’instrument de sa propre colère.
Sun Tzu aurait reconnu cette supériorité : le meilleur combat est celui où l’on neutralise l’ennemi
sans lui abandonner son esprit. La vengeance cherche à vaincre l’autre sans forcément y parvenir.
La sagesse cherche d’abord à ne pas se perdre soi-même. Et entre ces deux chemins, il y a toute la différence entre survivre plus ou moins à une blessure et en sortir grandi.


